Le seul livre que j’ai jeté à la poubelle

Je sais ce que vous vous dites, mais avant que vous ne me crucifiiez sur place :

Bonjour ! J’espère que vous allez bien, que vous pouvez profiter de l’été et vous reposer un petit peu.

Je tiens à préciser que ce n’est pas dans mes habitudes de jeter un livre à la poubelle – comme l’indique le titre – et que je n’incite personne à le faire. Si vous n’en voulez plus, donnez-les et vendez-les autant que faire se peut, et si un jour vous vous retrouvez dans ma situation, faites ce qui vous semble être le mieux.

Bien, maintenant rentrons dans le vif du sujet. Je suis le genre de personne qui voue un véritable culte aux livres et pour moi écrire dedans au stylo ou surligner des passages est un incompréhensible et inenvisageable – mais je me soigne – alors jeter un livre … vous imaginez … J’admets que dans certaines circonstances – notamment pour les cours – on peut avoir besoin d’écrire ou même de surligner certaines choses importantes. Je sais aussi que nous n’avons pas tous et toutes le même rapport aux livres et que pour certaines personnes c’est une manière de s’approprier l’objet ; je ne le ferais pas, mais je conçois l’idée (dans une certaine mesure).

D’ordinaire, quand un livre ne me plaît pas, je le mets simplement à donner et le problème est réglé, mais pour celui-là j’étais vraiment mal. Je ne me voyais pas le donner, mais je ne voulais pas non plus le garder. J’ai pensé à le détourné – pour en faire un objet de décoration -, mais l’idée d’avoir cette horreur chez moi me rendais malade – on dirait que j’exagère mais j’avais littéralement la nausée rien qu’en y pensant. J’avais déjà fait de mauvaises rencontres littéraires, mais jamais à ce point, et je ne savais pas quoi faire. Quand j’en ai parlé à ma mère, elle m’a posé cette question : « est-ce que tu veux que quelqu’un tombe dessus sur les étagères d’Emmaüs ? ». Dans la seconde, le livre était dans la poubelle et la poubelle hors de l’appartement.

Ce livre qui m’a tant choqué (et dieu sait qu’il m’en faut) était La beauté, tôt vouée à se défaire de Yasunari Kawabata. J’avais acheté ce livre sur les recommandations livresques d’une femme que je ne suis maintenant plus – en partie parce qu’après avoir lu ce livre je me suis posée des questions sur elle puisqu’elle l’a beaucoup aimé. C’était une personne qui avait des goûts littéraires très éloignés des miens et je pensais que ça pouvait être une bonne chose, que ça me permettrait de découvrir des auteurices et des univers différents, voire qu’elle pourrait me faire aimer certains classiques. En effet, elle lisait beaucoup d’auteurs classiques, mais aussi des auteurs africains et asiatiques, donc c’était assez vaste et inconnu pour que je trouve mon bonheur. J’ai effectivement eu quelques jolies surprises comme avec La navigation du faiseur de pluie de Jamal Mahjoub, mais globalement les univers étaient trop noirs et malaisants pour moi. Et puis elle a proposé La beauté, tôt vouée à se défaire qui était vendu comme un ouvrage poétique, une réflexion sur la tristesse et la mort, quelque chose de très mélancolique, de très beau. La quatrième de couverture disait d’ailleurs :

La Beauté, tôt vouée à se défaire est une œuvre rigoureuse qui n’a pas du tout vieilli. Et je crois que si elle n’a pas vieilli, c’est sans doute à cause de la sérénité qui s’en dégage. Je me demande où l’auteur arrive à trouver cette tranquillité artistique. 

/!/ TW mutilation et meurtre /!/

La beauté, tôt vouée à se défaire est composée de deux nouvelles. La première intitulée Le bras est une histoire écrite dans les années 1960, dans laquelle un jeune homme ramène le bras d’une femme chez lui. Il le traite avec respect et amour, il n’y a rien de vraiment malaisant – en dehors de la situation je veux dire – c’est une histoire un peu étrange, mais pas forcément plus déstabilisante que Plume de Henri Michaux. La classification de cette histoire est apparemment floue, certains la qualifient de fantastique, d’autres de surréaliste. Pour ma part je pencherais plutôt du côté du surréalisme.

Le surréalisme est un mouvement artistique du début du XXe siècle qui succède notamment au dadaïsme ; si vous avez lu André Breton, Paul Éluard et/ou Louis Aragon, alors vous avez probablement déjà lu du surréalisme. André Breton est d’ailleurs considéré comme étant le chef de file du mouvement et expliquera que le but du surréalisme est d’explorer l’inconscient, or il me semble que c’est ce qui se produit dans cette nouvelle.

L’histoire n’est pas celle d’un criminel qui découpe des femmes pour ramener des morceaux d »elles chez lui et l’auteur est d’ailleurs très clair à ce sujet, tout est fait dans le consentement. La jeune femme laisse son bras à notre personnage de son plein gré, l’homme traite ce bras comme s’il était une personne et même si cela m’a profondément dérangé, il n’y a en réalité aucune brutalité ici, au contraire. Pour cette nouvelle qui ne sera pas au goût de tous, on peut effectivement dire qu’il se dégage beaucoup de douceur et de sérénité. Toutefois, il me semble important de souligner que le personnage principal semble torturé et que s’il voue un respect sans limite au bras de la femme qu’il aime, il ne semble pas ressentir de respect ou d’amour envers lui-même. Il y a donc ce décalage entre l’amour qu’il est prêt à donner aux autres, et celui qu’il se refuse à lui-même.

Viens ensuite La beauté, tôt vouée à se défaire. A l’époque j’avais réagi à chaud en essayant de peser mes mots te de rester calme et politiquement correcte :

Aujourd’hui ce ne sera pas le cas. Je ne vais pas tant m’énerver contre l’histoire, qui est selon moi abominable, que sur la manière dont le livre est vendu au public par les maisons d’édition.

La beauté, tôt vouée à se défaire est donc une histoire écrite en 1933. L’auteur explore ici la psychologie d’un criminel, un meurtrier, un tueur d’enfants. Rien ne vous prépare à cette chute brutale dans un monde non seulement perturbant d’un point de vue moral, éthique, mais surtout à l’horreur des premières lignes.

*** description de meurtre à venir, âmes sensibles s’abstenir ***

Les premières phrases de l’histoire nous plongent directement dans les pensées du criminel qui se rappelle avec nostalgie et bonheur le meurtre de deux petites filles. Il se souvient mélancoliquement de l’odeur des corps brûlants dans l’incinérateur, du craquement des os sous la chaleur.

*** fin de la description ***

Je ne pourrais pas vous dire si toute la nouvelle est aussi imagée puisque je n’ai pas pu la terminer. D’après ce que j’ai pu voir sur internet, toute l’histoire tourne autour de cette tristesse profonde que ressent ce meurtrier, non pas pour avoir tué, mais pour ne plus pouvoir le faire.

La plupart des articles que j’ai lus indiquent que la noirceur des écrits de Yasunari Kawabata – puisque visiblement c’est récurrent chez lui, c’est toujours bien de prévenir – s’explique en partie par son vécu. En effet, né en 1899 au Japon, sa santé reste toute sa vie fragile puisqu’il est un enfant né prématurément. A 3 ans, il perd ses parents et est séparé de sa sœur ainée – qui mourra en 1909 -, mais est élevé par sa tante et ses grands-parents dans un petit village. Pendant toute son enfance, Yasunari Kawabata passera de familles en familles, voyant mourir les uns après les autres les personnes qui l’ont recueillies, élevées, aimées. Sa vie sera ponctuée d’abandons et de morts, ce qui peut en effet expliquer que ses textes soient très noirs et torturés.

Je sais que le monde n’est pas tout blanc ou tout noir, que l’on ne vit pas chez les bisounours ou dans le monde monde merveilleux des films de noël. Je sais que cette histoire explore un des côtés, si ce n’est le côté le plus sombre de l’homme. Je sais que ce genre de littérature plaît à une catégorie de personnes, et je n’ai ni l’envie, ni le courage pour avoir le fameux débat sur « les goûts et les couleurs » aujourd’hui. Toutefois, je tiens à rappeler que ce livre est vendu comme poétique et qu’il est supposé s’en dégager de la sérénité.

Les maisons d’édition ne sont pas encore au point avec le concept d’avertissements, et j’espère que ça changera un jour pour éviter à des personnes de se retrouver confronter à des scènes qui pourraient réveiller des traumatismes. Mais ici la question n’est même pas de savoir s’il aurait fallu mettre un avertissement, mais de savoir pourquoi la quatrième de couverture est si mensongère ? Pour élargir la clientèle ? Parce qu’ils savent que sinon les ventes ne seraient pas au rendez-vous ? Je ne vois que cette explication. Mettre cette citation en quatrième de couverture en dessous d’un résumé, comme on le fait parfois pour promouvoir certains livres, pourquoi pas. Ici, cette citation est la seule indication que le lecteur ait. Aussi malheureux que cela puisse être, nos sociétés étant extrêmement anglo-américano-européano centrées, les auteurs asiatiques restent très peu connus du grand public, aussi connus soient-ils, on ne peut donc pas se baser sur nos connaissances pour se faire une idée de ce que qui nous attend. Les maisons d’édition sont là justement pour nous donner des indications, des précisions, des indices, des détails, nous informer, tout simplement, or ce travail n’a pas été fait pour ce livre.

J’ai pour ambition de travailler dans le milieu de l’édition, et pour projet de faire bouger les lignes, celles-ci en font partie.

« Et toi, dis moi, c’est quoi ton rêve ? » (oui j’adore Raiponce), vous avez des projets un peu fous ? Des livres que vous voudriez brûler ou jeter ? Des livres que vous avez déjà jetés ? Ou vous êtes des gens normaux ?

N’hésitez pas à me laisser un petit commentaire et à venir papoter.

J’espère que vous allez bien, prenez soin de vous, et surtout n’oubliez pas :

May the kindness be with you

Lilou

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